Guerre en Ukraine : A la frontière balte, les Rafale sont les « yeux de l’Otan » prêts à « calmer » les chasseurs russes

En Lituanie, l’Armée de l’air française effectue une mission de police du ciel pour sécuriser les frontières des états baltes. Une dizaine d’avions militaires russes y ont déjà été interceptés par des Rafale

En plein vol (1/3) – En Lituanie, l’Armée de l’air française effectue une mission de police du ciel pour sécuriser les frontières des états baltes. Une dizaine d’avions militaires russes y ont déjà été interceptés par des Rafale

De notre envoyé spécial en Lituanie, à Siauliai

Ils se sont approchés « à quelques mètres » de chasseurs russes. A mi-mandat de la mission de « police du ciel », ou eAP pour « enhanced Air Policing », effectuée par la France pour le compte de l’Otan le long de l’espace aérien balte, les six pilotes de Rafale déployés sur la base de Siauliai en Lituanie depuis le 1er décembre, rentrent en cette fin de semaine à la BA 118 de Mont-de-Marsan (Landes) avec le sentiment du « devoir accompli. »

Ils sont relevés ces jours-ci par de nouveaux pilotes, qui arrivent eux aussi de la 30e escadre de chasse de Mont-de-Marsan, et qui vont prendre leur relais jusqu’au 1er avril. 20 Minutes a pu exceptionnellement passer deux jours sur la base lituanienne, où le contingent français compte en tout une centaine de militaires, avec notamment l’ensemble des mécaniciens nécessaires à l’armement et l’entretien des quatre Rafales F3-R positionnés sur place.

Vitesse à la limite du supersonique

En deux mois, les chasseurs français ont été mis en alerte réelle (alpha scramble) à huit reprises, pour intercepter une dizaine d’aéronefs. A chaque fois, il s’agissait d’avions militaires russes qui remontaient la mer baltique depuis Kaliningrad – une enclave russe située entre la Pologne et la Lituanie. Si ce couloir représente le seul chemin possible pour eux afin de rejoindre la Russie sans violer l’intégrité territoriale des pays baltes, ces aéronefs avaient « oublié » de se signaler, justifiant ainsi un décollage en urgence d’une patrouille française, pour s’assurer que les intentions des pilotes n’étaient pas hostiles.

La dernière alerte en date remonte à mardi matin. « Nous avons été déclenchés vers 10 heures, raconte le commandant Burguy. Lorsque l’alarme a sonné, nous ne savions pas de quoi il s’agissait, mais nous sommes allés immédiatement mettre les avions en route et nous avons décollé dans les plus brefs délais. » Ce n’est qu’une fois en l’air que les deux pilotes de Rafale ont récupéré les infos de la tour de contrôle.

« On nous a dit que le radar avait repéré un avion de transport qui venait de décoller du Sud et qui était en train de transiter le long de la mer au large des pays baltes, poursuit le commandant Burguy. Notre objectif était alors d’y aller le plus rapidement possible, et nous avons volé à la limite du supersonique, à Mach 0,95. » Pas la peine non plus d’effrayer la population avec le « boum » caractéristique du mur du son, déclenché à Mach 1.

« Nous ne nous sommes pas trop approchés, par sécurité »

Les deux chasseurs français sont arrivés sur zone en moins de dix minutes, et ont eu la confirmation comme le leur avait indiqué la tour de contrôle dans un deuxième temps, qu’il ne s’agissait pas d’un, mais de trois avions russes qui volaient dans l’espace aérien balte, et qui n’avaient pas établi de contact radio.

« De loin, nous avons rapidement identifié un avion de type transport, accompagné de deux autres avions de type chasseurs, raconte le commandant Burguy. Nous sommes allés au visuel, et nous avons identifié un Ilouichine-Il 20 accompagné de deux Sukhoi 27 armés. Il s’agissait donc d’une mission de transport escortée, qui ne représentait pas de menace particulière. Nous ne nous sommes toutefois pas trop approchés, pour assurer notre sécurité, et nous les avons juste surveillés, pour s’assurer qu’ils ne faisaient que du transit. Eux nous ont vus également mais n’ont pas eu de réaction particulière. Les deux Sukhoï 27 ont fini par faire demi-tour pour rentrer chez eux et nous avons continué l’escorte du transporteur jusqu’à Amari en Estonie, où nous l’avons laissé poursuivre sa route. »

« Les yeux et les oreilles » des centres de commandement

Chaque alerte est déclenchée par le CAOC (combined air operation center) de l’Otan basé en Allemagne, après signalement des contrôleurs aériens des pays concernés. « Nous, nous sommes les yeux et les oreilles, et le bras armé s’il le faut, de ces centres de commandement de l’Otan », résume le commandant Burguy, qui a participé à lui seul à cinq des huit alertes réelles déclenchées depuis l’arrivée du détachement français en Lituanie.

La toute première a eu lieu dès le 1er décembre, soit le jour du début officiel de la permanence de la 30e escadre de chasse de Mont-de-Marsan, à Siauliai. « Il s’agissait de deux avions de transport et de reconnaissance russes qui traversaient sur le côté nord puis ouest des pays baltes, raconte l’officier de 36 ans. Là encore, nous sommes allés nous assurer qu’il n’y avait pas d’intention hostile, et en l’occurrence ils étaient pacifiques, c’était juste un vol de transit. Une fois que cela a été confirmé, nous sommes rentrés. »

« Face à un chasseur, ce n’est pas la même chose qu’un avion de transport »

Le 16 décembre, une autre alerte retentit. « Il s’agissait cette fois-ci d’un Sukhoï 34, un avion de bombardement du début des années 2010 ressemblant à un gros chasseur, décrit le commandant. Clairement, quand on se retrouve face à un chasseur, ce n’est pas la même chose qu’un avion de transport. On se dit OK, il y a quand même potentiellement un danger, car on ne connaît pas ses intentions, on garde donc une certaine marge de sécurité, on arrive par-derrière et on regarde s’il est armé… »

Le Sukhoï 34 ne l’était pas, ce qui a rapidement rassuré la patrouille française. « Nous avons donc adapté notre comportement en lui montrant que nous n’avions aucune volonté de l’agresser, car lui aussi pourrait croire que nous sommes hostiles vis-à-vis de lui. » Le moment n’est pas à l’escalade… Les deux chasseurs français se sont approchés « à quelques mètres. » « Puis en partant, nous nous sommes lancé un salut avec l’aviateur russe… Nous restons des pilotes de chasse. »

« Les Russes testent si l’Otan a les moyens d’assurer sa permanence opérationnelle »

Les avions russes, en empruntant ce couloir aérien de la mer baltique situé au-delà de 12 nautiques (25 km) des côtes, ne violent pas d’espace aérien. « Ils sont dans ce qu’on appelle la FIR (flight information region), une sorte de zone intermédiaire située au-delà du territoire souverain d’un pays, et accessible à tout le monde, à la condition d’être en relation avec les contrôleurs des pays en question, décrypte le commandant Burguy. Ils ont donc le droit d’être là, mais en ne s’annonçant pas, ils ne sont pas en conformité avec les règles générales de l’air. »

Même s’ils décollent toujours armés de missiles air-air MICA et de canons de 30 mm, les Rafale français ont pour mission prioritaire de montrer leur présence le long de la frontière des trois pays baltes – Lituanie, Lettonie, Estonie. « Les Russes testent si l’Otan a les moyens d’assurer sa permanence opérationnelle le long de la frontière balte, analyse un officier français. Ils s’approchent et ils regardent, si personne ne venait à leur rencontre cela voudrait dire que la voie est libre… »

« Le but de la mission est aussi de calmer les tensions »

Cette mission de police de ciel de l’Otan a été renforcée depuis 2014, et retentit évidemment plus fortement depuis le début de la guerre en Ukraine, pays voisin soutenu par la Lituanie. La permanence est assurée depuis Siauliai, où deux « PLO » sont positionnés – les Rafale et quatre F-16 polonais en ce moment – et Amani en Estonie, avec un troisième PLO de quatre Eurofighter allemands. Les pays de l’Otan se relaient régulièrement sur ces bases, au profit des trois pays baltes qui ne possèdent pas d’aviation de chasse.

La consigne pour l’ensemble des pilotes otaniens est donc de se montrer, tout en « restant dans une posture non escalatoire. » « On sait exactement comment réagir, et généralement nous sommes enclins à nous retirer, à garder nos distances, plutôt que de faire monter la mayonnaise, ajoute un autre pilote, le capitaine Mickaël. C’est important car le but de la mission est aussi de calmer les tensions. »

L’autre but pour l’Armée de l’air et de l’espace est de profiter de ce déploiement pour s’entraîner, à travers des exercices de ravitaillement et de combat, et pour effectuer des reconnaissances de terrain. Les entraînements peuvent être programmés à l’avance, ou déclenchés à l’improviste lors d’exercices simulés, les « Tango Scramble. » « Mais quand une alarme se déclenche, on ne sait pas s’il s’agit d’un Tango ou d’un Alpha Scramble, il y a donc toujours un pic d’adrénaline », souligne le lieutenant-colonel Jonathan, le chef du détachement français. Auquel vont pouvoir goûter les six nouveaux chasseurs français qui reprennent le flambeau cette semaine.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Previous post Pour Pyongyang, la situation dans la péninsule coréenne est à «l’extrême limite de la ligne rouge»
Next post Un couple belge abandonne son bébé qui n’avait pas de billet et essaye d’embarquer dans l’avion